Aurore Avril : les apprentis ne sont pas que des professionnels

Qui es-tu Aurore ?
Je suis coordinatrice pédagogique et enseignante en biologie végétale et écologie à l’École Du Breuil. Architecte paysagiste et urbaniste de formation, j’ai intégré l’équipe enseignante de l’École Du Breuil après avoir travaillé quelques années au sein d’un bureau d’étude.
L’École Du Breuil est une école d’arts et techniques du paysage, située dans le bois de Vincennes. L’École jouit d’un domaine de douze hectares de jardins et douze hectares d’arboretum. L’École est historiquement l’école des jardiniers de la Ville de Paris. Elle forme des professionnels du paysage depuis 1867 pour répondre aux besoins du nouveau Paris, transformé au Second Empire.
Qu’est ce qui t’a mené à l’enseignement ?
J’ai été moi-même élève à l’École Du Breuil. Ma scolarité au collège n’avait pas de véritable sens pour moi, et j’ai commencé à m’épanouir dans ma formation professionnelle à Du Breuil. Intégrer cette école, avec son équipe enseignante bienveillante et proche de ses élèves a été pour moi une révélation. Dès ce moment-là est née l’envie de devenir, un jour, enseignante à l’École Du Breuil. Et ainsi participer à construire des projets éducatifs permettant l’épanouissement de jeunes en devenir.
Pourquoi te semblait-il important, pour des élèves en apprentissage, de participer à des projets culturels ?
D’abord, quand j’étais élève à Du Breuil, les projets extra-scolaires ont été pour moi extrêmement valorisants tant du point de vue professionnel que personnel.
En plus, le référentiel des apprentis est essentiellement basé sur le métier. Il n’y a pas de « matière générale » dans la formation, ce qui réduit inéluctablement l’ouverture sur le monde. Or, le jardin est un métier d’art ! Il est essentiel que nos apprentis comprennent cela. Les référentiels de l’apprentissage sont de plus en plus restreints et trop peu de place est laissée à l’épanouissement du jeune, alors qu’ils sont encore pour beaucoup en pleine construction de leur « être ». Les réduire à la fonction de professionnels aux yeux de la société mais aussi et surtout aux leurs, est, selon moi, un manquement à notre devoir éducatif.
« Réduire les apprentis à la fonction de professionnels, aux yeux de la société et surtout aux leurs, est, selon moi, un manquement à notre devoir éducatif ! »
Dans quelle mesure ces projets artistiques ont-ils été bénéfiques pour tes élèves ?
Déjà, ça leur apprend tout simplement à participer à un projet… Avec son organisation, ses délais, ses contraintes…. Et la participation à une performance a développé leur mémoire, leur réflexion, des questionnements, la prise de parole, l’articulation, la position dans l’espace… Et tant d’autres compétences encore ! Mais rencontrer des intervenants extérieurs à l’école, avec leur parcours, leurs regards, leurs approches leur apporte aussi une certaine ouverture d’esprit. Les artistes, sont de nouvelles personnes ressources, de nouveaux adultes référents. Il faut dire que pour beaucoup d’entre eux, ils sont issus de familles où la culture n’a que peu de place et beaucoup n’ont pas les codes pour entrer dans ce monde. Après avoir participé à ce projet, des portes s’ouvrent, d’autres s’entrebâillent mais aucune ne restent fermée hermétiquement comme ce pouvait être le cas au préalable. Et en prime, un peu de culture générale, c’est toujours ça de pris ! Leur rapport aux autres a également changé, il y a une meilleure cohésion de groupe entre les apprenants, mais aussi une plus grande confiance en eux. Ils ont également pris conscience de leur rôle de citoyens. Ils ont gagné en spiritualité en cultivant cette fabuleuse phrase : « on n’a rien sans rien ».
découvrir le projet mené à l’École Du Breuil en vidéo :
Quels ont été les retours de ta direction par rapport à ces projets ?
Ils sont enthousiastes à l’idée de voir l’École s’ouvrir sur de nouveaux partenaires. C’est très valorisant et ça permet de pouvoir communiquer sur moult actions. Évidemment cela augmente grandement l’attractivité de l’École. Au-delà, c’est aussi le reflet d’une équipe pédagogique investie et d’apprenants reconnaissants. En plus, le projet était financé par la Région, donc du pain bénit !
Comment l’équipe enseignante s’est-elle mobilisée ?
Les retours ont été excellents, dès le départ. C’est une fierté de réussir à participer à ce type de projet, et une fierté augmentée par la réussite des ateliers menés. Cela participe aussi à la cohésion de groupe côté enseignants, puisque nous nous réunissons autour d’un même projet.
Une équipe soudée, qui fonctionne ensemble et qui le montre à fortiori en mettant en place ce type de projet est très rassurant pour les apprenants et est nécessaire à l’installation d’un climat sain. Au total, sept professeurs de disciplines variées ont participé, ils enseignent le machinsime, la reconnaissance des végétaux, l’économie, l’anglais, les techniques, mathématiques ou encore informatique…
« Une équipe soudée, qui fonctionne ensemble et qui le montre en mettant en place ce type de projet est très rassurant pour les apprenants »
Comment les élèves se sont-ils lancés, dans un projet qui peut sembler éloigné de leur formation initiale ?
Au début ils sont méfiants. Puis curieux. Ensuite, ils râlent, parce que tout engagement demande du travail… Et l’effort de l’investissement ou de l’implication n’est franchement pas une évidence pour beaucoup. Au final, ils sont fiers, fiers d’y être arrivés. Ils se rendent compte que grâce à leurs efforts ils y sont parvenus et que le résultat est franchement sympa. En débriefant plus tard, finalement c’est l’expérience en tant que telle qui est une franche réussite. C’est la deuxième année que nous faisons des ateliers artistiques, et les résultats sont bien au-delà de nos espérances. C’est un moyen de socialisation fabuleux !
Est-ce que ces projets culturels ont changé le rapport que tu entretiens avec tes élèves ?
Je l’ai déjà évoqué, mais cela nous permet de vraiment pouvoir considérer l’apprenant comme un jeune, ce qui est primordial. Trop souvent nous passons à côté des jeunes que nous sommes censés éduquer, élever - dans le sens de la prise de hauteur… Plus l’on multiplie ces actions plus l’on peut avoir d’occasions d’accéder au jeune, pour ensuite accéder à l’apprenant en instaurant un climat de confiance. La confiance ne s’instaure que lorsque l’on arrive à connaître un peu l’autre.
« Souvent les jeunes ont peur de l’échec et un bon moyen de protection est de ne pas participer »
Quels conseils pourrais-tu donner à d’autres enseignants de lycées professionnels qui souhaiteraient se lancer ?
Des conseils, j’en ai plusieurs ! D’abord, en amont, la mise en place de ces ateliers nécessite l’implication d’une majorité de profs de l’équipe pédagogique. Et une initiation à l’art, à la culture doit introduire les ateliers pour mieux les préparer.
Ensuite, un dialogue avec les apprenants est nécessaire avant la mise en place d’un projet afin de vérifier les réactions et éventuellement déceler les réfractaires avec qui le dialogue doit être prolongé. Il ne faut jamais forcer un jeune, mais l’encourager. Souvent les jeunes ont peur de l’échec et un bon moyen de protection pour eux est de ne pas participer à l’action qui pourrait le mettre en échec. Enfin, pour les lycées professionnels, il faut réussir à établir un lien avec le métier… Et il y en a toujours ! Et évidemment, communiquer sur l’action pour mettre en valeur le travail des jeunes.
© Julie Geffrin